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La chasse, 50 ans de passion pour Jean-Claude

L’après-midi est pluvieux, mais l’air reste doux. J’arrive à la maison. Mon père m’offre un café. On s’installe au salon. Le genre de moment simple qui ouvre la porte aux vraies discussions.

Ayant grandi en Abitibi-Témiscamingue, la chasse a toujours fait partie de ma vie. Petit gibier, gros gibier, dossards orange accrochés à l’entrée : c’est un décor familier depuis aussi loin que je me souvienne. Depuis 1981, mon père n’est revenu bredouille de la chasse à l’orignal que deux fois. Autant dire que, quand il parle de cette passion, il parle avec le vécu.

Ici, l’idée n’est pas de convaincre qui que ce soit. Encore moins de faire changer d’avis les végétariens, jamais de la vie. Ce que j’ai envie de partager, c’est la culture qui entoure cette pratique profondément ancrée dans ma région. Le respect du territoire. La transmission. Le temps passé ensemble.

Voici donc une incursion dans l’univers d’un chasseur qui cumule 50 ans de pratique. Pas pour juger. Juste pour comprendre.

La genèse d'une passion pour la chasse

Bien installés dans les divans du salon, je lance la discussion.

  • Depuis quand est-ce que tu chasses?
  • «La chasse pour moi, ça a commencé très tôt. Du plus loin que j’me souvienne, j’habitais sur une ferme à Ste-Anne-de-Roquemaure, en Abitibi-Ouest. J’entendais hurler les loups le soir quand je me couchais. Mon frère le plus vieux disait qu’il voulait aller à la chasse au loup pour en attraper un. Moi, je voulais y aller avec lui, mais il disait que j’étais trop petit, que je ne pourrais pas le suivre. Je devais avoir quatre ou cinq ans à ce moment-là. C’est juste vers l’âge de douze, treize ans que j’ai commencé à aller à la chasse à l’orignal. À l’époque, je n’avais pas de port d’arme, ni de carabine. Cependant, c’est là que j’ai appris à conduire l’automobile parce que mon frère me faisait conduire pendant que lui partait à pied et regardait partout. Moi, j’allais le rejoindre avec l’auto au bout du chemin.»

Donc, tu as commencé à aller à la chasse avec ton frère aîné?

«Mon frère avait 18 ans de plus que moi, c’était comme un père pour moi. Il m’a toujours invité à aller à la chasse avec lui et je n’ai jamais refusé. J’adorait être dans la nature, j’espérais toujours voir un orignal dans le bois. Je pense que cette passion a toujours été en moi, mais je l’ai aussi développée. Dès que j’ai eu une auto, vers l’âge de 18 ans, j’allais à la chasse sans mon frère pour développer une « vraie » chasse. Mon frère manquait de patience, il ne restait pas longtemps à la même place et il n’avait pas vraiment de technique. Moi, j’ai appris sur le tas avec d’autres chasseurs. J’ai appris à « caller », j’ai aussi appris les déplacements de l’animal à travers les saisons.»

NDLR : Caller l’orignal signifie imiter le cri de l’animal.

Comment ça se passe, la chasse à l'orignal en Abitibi-Témiscamingue ?

Raconte-moi donc à ça quoi ressemble une journée typique de chasse ?

«Je me lève vers 5h30 du matin, le soleil n’est pas encore levé. Je prends un bon café, je déjeune et je fais mon lunch. Après ça, je me rends à mon spot en marchant. Je reste attentif en chemin. En me rendant, je casse des branches, je tire des feuilles. De cette façon, j’imite un orignal qui mange. Je dois faire attention à ce qu’il n’y ait pas de bruit de métal, par exemple. L’orignal sait qu’il y a un prédateur sur son territoire; s’il entend un bruit qui n'est pas normal, il va fuir. Après ça, une fois rendu dans ma cache, je suis attentif à ce qui se passe dans la forêt. On passe de longues heures assis à observer et à écouter la nature. Le matin, je vois le castor retourner à sa hutte après son chiffre parce qu’il travaille de nuit. Puis, le soir, je le vois retourner travailler. Je vois plein de petits animaux. L’an passé il y a même une martre qui est montée sur ma tour. Une autre fois, un lynx s’est assis au bas de celle-ci. »

Quelles sont les valeurs du chasseur ?

Que doit-on savoir pour bien chasser ?

«Il y a beaucoup de choses à savoir. Mettons, pour le call, il y a plusieurs façons de le faire. L’orignal n’a pas toujours le même cri. Il y a la période d’accouplement, la période de repos, et quand l’animal se déplace, il ne fait pas les mêmes vocalises. On apprend ça en étant attentif quand on va à la chasse. Il faut être à l’écoute de ce qu’ils se disent. À chaque fois que je vais à la chasse, j’en apprends. J’ai aussi appris avec des chasseurs plus vieux qui ont beaucoup d’expérience, en regardant des vidéos à ce sujet ou en lisant.»

Tu dis que les orignaux se disent des choses, quel genre d’information communiquent ils entre eux?

«Parfois, on va entendre des orignaux se relancer. Bien souvent, ça va être une mère qui a eu un veau l’année d’avant. Le bébé va avoir tendance à suivre sa mère mais à une certaine distance, tout en restant sur le même territoire. Ça arrive qu’on voie deux orignaux ensemble parce qu’ils ont été élevés ensemble pendant un an et demi, deux ans peut-être. C’est à la période de reproduction qu’ils vont se séparer. Dans ce temps-là, il peut arriver qu’ils correspondent, qu’ils se donnent des nouvelles à distance. À l’hiver, les bêtes vont se regrouper en groupe de cinq ou six individus. On appelle ça des cheptels. Elles vont être ensemble dans un rayon proche, comme un troupeau, pour se faciliter l’existence. Par exemple, elles vont se faire des chemins dans la neige et elles vont passer par la même trail

Est-ce que la chasse est encadrée?

«Le respect de l’animal est primordial quand on chasse. Il y a des permis de chasse, des permis et des cours de port d’arme, des règlements sur les animaux qu’on peut chasser. Par exemple, d’une année à l’autre on n’a pas le droit de chasser les femelles ou les veaux. Le territoire où tu chasses, tu dois le protéger et le respecter. Tu dois t’assurer qu’il y aura suffisamment d’animaux d’une année à l’autre. Si tous les chasseurs prenaient ce qu’ils veulent, ils pourraient passer un grand nombre d’années sans arriver à chasser une nouvelle bête. C’est important de prendre ce dont tu as besoin et rien de plus. Une fois que tu as ton orignal, tu dois l’enregistrer afin que le ministère puisse dresser un inventaire des bêtes sur les territoires. S’il y a une baisse importante, le ministère peut règlementer plus sévèrement la chasse ou faire un moratoire et fermer le secteur à la chasse jusqu’à ce que la problématique soit rétablie. La viande est préparée par un boucher et on la fait congeler pour la consommer l’année durant.»

Qu’est-ce que ça prend pour être un bon chasseur ou une bonne chasseuse?

«La première chose que ça prend, c’est le respect de la nature. Ensuite la façon dont on manipule les armes, c’est très important. C’est ce qui fera la différence entre l’atteinte de la zone vitale de l’orignal, donc une mort rapide et sans trop de souffrance. Il ne faut pas prendre la manipulation d’arme à feu à la légère, il y a des cours pour ça. Il y a aussi des bonnes techniques à connaître et il faut pratiquer pour bien connaitre l’outil. Ensuite, on doit savoir se déplacer en forêt, donc savoir utiliser un GPS, mais aussi une boussole! C’est facile de se perdre et une boussole, ça ne tombe pas en panne. Ensuite, ce qui fait qu’on est un bon chasseur, c’est de bien préparer son territoire. Il faut aller voir les traces, préparer les salines. Les salines sont importantes pour les animaux; ça donne un meilleur lait à la femelle et ça donne des minéraux et un beau panache au buck. Il faut aussi être patient. On passe des longues périodes au même endroit et sans bouger. Il faut être très attentif et parfois, veut-veut pas, on cogne des clous! (rires)»

NDLR : Une saline est une mixture de minéraux et de sel qui est consommée par les orignaux ou les chevreuils.

Le souvenir d'un passionné de la chasse

Peux-tu me raconter la chasse qui t’a le plus marqué?

«J’étais avec mon fils aîné, Donald. C’était un matin et depuis nos caches, on se voyait l’un et l’autre, mais à une certaine distance. Je callais et on entendait l’animal se déplacer dans la forêt, mais il était loin. Pendant une heure, je l’appelais, puis on l’écoutait bouger et je le relançais. L’orignal a une ouïe très fine et selon la provenance des sons, ses oreilles se promènent comme des radars. À tout moment, je pouvais commettre une erreur et l’adrénaline augmentait en moi à chaque minute. Finalement, l’animal est sorti à 100 pieds de Donald.

Comme l’explique mon père, la chasse est une activité qui se prépare sur plusieurs mois et qui se vit surtout en solitaire, dans la nature. Il est d’ailleurs nécessaire d’avoir des connaissances sur cette dernière pour arriver à ses fins. Ça change un peu des préjugés qu’on pourrait avoir, non? Dans le cadre du tourisme en Abitibi-Témiscamingue, en ce qui concerne la chasse et la pêche, les séjours en pourvoirie sont favorisés. Ça tombe bien, il y en a une grande variété sur notre territoire! Pour plus d’information, consulte notre section pourvoirie

Au-delà de la chasse, mon père est avant tout un amoureux de la nature. Comme bien des Témiscabitibiens, peu importe la saison, il y passe du temps. Beaucoup de temps. C’est là qu’il respire. Qu’il se dépose.

Au début des années 2000, pour des raisons hors de notre contrôle, ma famille et moi avons dû quitter la région. Pour mon père, né ici, enraciné ici, ne plus pouvoir fréquenter la nature comme il en avait l’habitude a été un choc. Sa santé en a souffert. Et, par ricochet, celle de ses proches aussi. À cette époque, chaque fin de semaine passée loin de l’Abitibi-Témiscamingue lui semblait être une occasion manquée d’aller dans le bois. D’être là où il se sentait vraiment lui-même.

Heureusement, la retraite l’a ramené chez lui. Depuis, il ne manque jamais une occasion de retourner en forêt, de ralentir, de prendre un vrai bain de nature, loin du rythme effréné de la vie moderne. Ici, il a retrouvé son équilibre. Et ça se sent.

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